HISTOIRE DE L'ESCLAVAGE AUX ANTILLES FRANCAISES
Textes pour la classe
Document 1
Extraits de Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, Paris, éditions La Découverte, 1983.
Comme nous l'avons dit, l'île Espagnole (Hispaniola) est la première où les chrétiens sont entrés et où commencèrent les grands ravages et les grandes destructions de ces peuples; la première qu'ils ont détruite et dépeuplée. Ils ont commencé par prendre aux Indiens leurs femmes et leurs enfants pour s'en servir et en faire mauvais usage, et par manger leur nourriture qui venait de leur sueur et de leur travail; ils ne se contentaient pas de ce que les Indiens leur donnaient de bon gré, chacun suivant ses possibilités; celles-ci sont maigres, car ils ne possèdent généralement pas plus que ce dont ils ont besoin d'ordinaire, et qu'ils produisent avec peu d'effort; ce qui suffit à trois familles de dix personnes chacune pour un mois, un chrétien le mange et le détruit en un jour. Devant tant d'autres violences et vexations, les Indiens commencèrent à comprendre que ces hommes ne devaient pas être venus du ciel..."
"Ils embrochaient sur une épée des enfants avec leur mères et tous ceux qui se trouvaient devant eux. Ils faisaient de longues potences où les pieds touchaient presque terre et par groupes de treize, pour honorer et révérer notre Rédempteur et les douze apôtres; ils y mettaient le feu et les brûlaient vifs. D'autres leur attachaient tout le corps dans de la paille sèche et y mettaient le feu; c'est ainsi qu'ils les brûlaient. A d'autres et à tous ceux qu'ils voulaient prendre en vie ils coupaient les deux mains, et les mains leur pendaient; et ils leur disaient: << Allez porter les lettres>>, ce qui signifiait d'aller porter la nouvelle à ceux qui s'étaient enfuis dans les forêts. C'est ainsi qu'ils tuaient généralement les seigneurs et les nobles; ils faisaient un gril de baguettes sur des fourches, ils les y attachaient et mettaient dessous un feu doux, pour que peu à peu, dans les hurlements que provoquaient ces tortures horribles, ils rendent l'âme. J'ai vu une fois brûler sur les grils quatre ou cinq seigneurs important (et je crois même qu'il y avait deux ou trois paires de grils où d'autres brûlaient). Comme ils poussaient de grands cris et qu'ils faisaient pitié au capitaine, ou bien qu'ils l'empêchaient de dormir, celui-ci ordonna de les noyer; et l'alguazil, qui était pire que le bourreau qui les brûlait (et je sais comment il s'appelait; j'ai même connu sa famille à Séville), n'a pas voulu les noyer; il leur a d'abord mis de ses propres mains des morceaux de bois dans la bouche pour qu'ils ne fassent pas de bruit, puis il a attisé le feu pour qu'ils rôtissent lentement, comme il le voulait..."
"Le soin qu'ils prirent des Indiens fut d'envoyer les hommes dans les mines pour en tirer de l'or, ce qui est un travail intolérable; quant aux femmes, ils les plaçaient aux champs, dans des fermes, pour qu'elles labourent et cultivent la terre, ce qui est un travail d'hommes très solides et rudes. Ils ne donnaient à manger aux uns et aux autres que des herbes et des aliments sans consistance; le lait séchait dans les seins des femmes accouchées et tous les bébés moururent donc très vite. Comme les maris étaient éloignés et ne voyaient jamais leurs femmes, la procréation cessa. Les hommes moururent dans les mines d'épuisement et de faim, et les femmes dans les fermes pour les mêmes raisons... Dire les coups de fouet, de bâtons, les soufflets, les coups de poings, les injures et mille autres tourments que les chrétiens leur infligeaient quand ils travaillaient, il faudrait beaucoup de temps et de papier; on n'arriverait pas à le dire et les hommes en seraient épouvantés."
"Les Espagnols plongent les Indiens dans la mer par trois, quatre ou cinq brasses de fond, du matin au coucher du soleil; ils sont toujours sous l'eau, nageant sans respirer, arrachant les huîtres où vivent les perles. Ils ressortent avec des petits filets pleins d'huîtres pour respirer; un bourreau espagnol se tient dans un canot ou dans une barque, et si les pêcheurs se reposent trop longtemps, il leur donne des coups de poings et les rejette à l'eau en les prenant par les cheveux pour qu'ils retournent pêcher."
Document 2
" (...)
Art. 2. Tous les esclaves, qui seront dans nos îles, seront baptisés et
instruits dans la religion Catholique, Apostolique et Romaine. (Š)
Art. 11. Défendons très expressément, aux curés, de procéder aux mariages des esclaves, s'ils ne font apparoir du consentement de leurs maîtres. (Š)
Art. 12. Les enfants, qui naîtront des mariages entre les esclaves, seront esclaves, et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves, et non à ceux de leurs maris, si le mari et la femme ont des maîtres différents.(...)
Art. 16. Défendons pareillement aux esclaves appartenant à différents maîtres, de s'attrouper le jour ou la nuit, sous prétexte de noces ou autrement, soit chez l'un de leurs maîtres, ou ailleurs, et encore moins dans les grands chemins, ou lieux écartés, à peine de punitions corporelles, qui ne pourra être moindre que du fouet, et de la fleur de lys ; et en cas de fréquentes récidives, et autres circonstances aggravantes, pourront être punis de mort (Š).
Art. 22. Seront tenus les maîtres, de faire fournir, par chacune semaine, à leurs esclaves âgés de dix ans, et au dessus, pour leur nourriture, deux pots et demi mesure de Paris, de farine de manioc, ou trois cassaves [galette de manioc] pesant chacune deux livres et demie, au moins, ou autre chose à proportion ; et aux enfants depuis qu'ils sont sevrés, jusqu'à l'âge de dix ans, la moitié des vivres ci-dessus.(...)
Art. 25. Seront tenus les maîtres de fournir, à chaque esclave, par chacun an, deux habits de toile, ou quatre aunes de toile, au gré desdits maîtres.(...)
Art. 27. Les esclaves infirmes par vieillesse, maladie ou autrement, soit que la maladie soit incurable, ou non, seront nourris et entretenus par leurs maîtres ; et en cas qu'ils les eussent abandonnés, les dits esclaves seront adjugés à l'hôpital, auquel les maîtres seront condamnés de payer 10 sols, par jour, pour la nourriture et l'entretien de chacun esclave.
Art. 28. Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leurs maîtres, et tout ce qui leur vient par industrie, ou par la libéralité d'autres personnes, ou autrement, à quelque titre que ce soit, être acquis, en pleine propriété, à leurs maîtres ; sans que les enfants des esclaves, leurs pères et mères, leurs parents ou tous autres, y puissent rien prétendre, par succession. (Š)
Art. 33. L'esclave qui aura frappé son maître, ou la femme de son maître, sa maîtresse, ou le mari de sa maîtresse, ou leurs enfants, avec contusion, ou effusion de sang, sera puni de mort.(...)
Art. 35. Les vols qualifiés, même ceux de chevaux, cavales, mulets, boeufs ou vaches, qui auront été faits par les esclaves ou par les affranchis, seront punis de peines afflictives, même de mort si le cas le requiert.(...)
Art. 38. L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées, et sera marqué d'une fleur de lys sur une épaule ; s'il récidive, un autre mois, à compter pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé, et il sera marqué d'une fleur de lys, sur l'autre épaule ; et la troisième fois, il sera puni de mort.(...)
Art. 42. Pourront seulement les maîtres, lorsqu'ils croiront que leurs esclaves l'auront mérité, les faire enchaîner, et leur faire battre de verges ou cordes ; leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membres, à peine de confiscation des esclaves, et d'être procédé contre les maîtres, extraordinairement.(...)
Art. 47. Ne pourront être saisis et vendus séparément, le mari et la femme, et leurs enfants impubères, s'ils sont sous la puissance d'un même maître : déclarons nulles les saisies et ventes qui en seront faites.(...)"

"Les richesses de nos colonies sont
aujourd'hui le principal objet de notre commerce et le commerce de Guinée en
est tellement la base que, si les négociants français abandonnaient cette
branche du commerce, nos colonies seraient nécessairement approvisionnées, par
les étrangers, de Noirs, et, par une suite infaillible, de toutes les denrées
de l'Europe qui s'y consomment, en sorte que, non seulement l'État serait
privé de l'avantage des exportations, mais aussi des denrées des colonies
nécessaires à sa propre consommation ; en un mot, l'abandon du commerce de
Guinée entraînerait infailliblement la perte du commerce des colonies ; de
là, le fait que nous n'avons point de branches de commerce aussi précieux en
l'État que le commerce de Guinée et qu'on ne saurait trop le protéger."
Extrait d'un mémoire, rédigé au milieu du XVIIIe siècle à
Nantes, cité dans l'article "Traite des Noirs" de l'Encyclopaedia
Universalis, édition 1995.
"Livre XV Chapitre 5 : De l'esclavage des nègres
Si j'avois à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres
esclaves, voici ce que je dirois :
Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en
esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres.
Le sucre seroit trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le
produit par des esclaves.
Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils
ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre.
On ne peut se mettre dans l'idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis
une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.
Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de
l'humanité, que les peuples d'Asie, qui font des eunuques, privent toujours les
noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon très marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les
Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étoient d'une si grande
conséquence, qu'ils faisoient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient
entre les mains.
Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de
cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez des nations policées, est
d'une si grande conséquence.
Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ;
parce que, si nous les supposions des hommes, on commenceroit à croire que nous
ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'ont fait aux Africains. Car,
si elle étoit telle qu'ils le disent, ne seroit-il pas venu dans la tête des
princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire
une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?"
Montesquieu, "De l' Esprit des Lois" , Livre XV Chapitre 5.
(1748) Orthographe d'époque
L'Article "Traite des nègres", par le Chevalier
Louis de Jaucourt, dans l'Encyclopédie.
"TRAITE DES NÈGRES (Commerce d'Afrique). C'est l'achat des nègres que
font les Européens sur les côtes d'Afrique, pour employer ces malheureux dans
leurs colonies en qualité d'esclaves. Cet achat de nègres, pour les réduire
en esclavage, est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois
naturelles, et tous les droits de la nature humaine. (Š)
D'un autre côté, aucun homme n'a droit de les acheter ou de s'en rendre le maître ; les hommes et leur liberté ne sont point un objet de commerce ; ils ne peuvent être ni vendus, ni achetés, ni payés à aucun prix. Il faut conclure de là qu'un homme dont l'esclave prend la fuite, ne doit s'en prendre qu'à lui-même, puisqu'il avait acquis à prix d'argent une marchandise illicite et dont l'acquisition lui était interdite par toutes les lois de l'humanité et de l'équité. (Š)
On dira peut-être qu'elles seraient bientôt ruinées, ces colonies, si l'on y abolissait l'esclavage des nègres. Mais quand cela serait, faut-il conclure de là que le genre humain doit être horriblement lésé, pour nous enrichir ou fournir à notre luxe? (Š) Non... Que les colonies européennes soient donc plutôt détruites, que de faire tant de malheureux !
Mais je crois qu'il est faux que la suppression de l'esclavage entraînerait leur ruine. Le commerce en souffrirait pendant quelque temps ; (Š) mais il résulterait de cette suppression beaucoup d'autres avantages.
C'est cette traite des nègres, c'est
l'usage de la servitude qui a empêché l'Amérique de se peupler aussi
promptement qu'elle l'aurait fait sans cela. Que l'on mette les nègres en
liberté, et dans peu de générations ce pays vaste et fertile comptera des
habitants sans nombre. Les arts, les talents y fleuriront ; et au lieu qu'il
n'est presque peuplé que de sauvages et de bêtes féroces, il ne le sera
bientôt que par des hommes industrieux. C'est la liberté, c'est l'industrie
qui sont les sources réelles de l'abondance."
Cité dans "1789, recueil de textes et documents du XVIIIème s. à
nos jours", édité par le Ministère de l'Education Nationale et le
Centre National de la Documentation Pédagogique, 1989, p. 44
"En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre,
n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile
bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. "
Eh ! mon Dieu! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans
l'état horrible où je te vois ? - J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le
fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide,
qui t'a traité ainsi ? - Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On
nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année. Quand
nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous
coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me
suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en
Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de
Guinée, elle me disait : " Mon cher enfant, bénis nos fétiches,
adore-les toujours, ils te feront vivre heureux ; tu as l'honneur d'être
esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père
et de ta mère. " Hélas ! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais
ils n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont
mille fois moins malheureux que nous ; les fétiches hollandais qui m'ont
converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam,
blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent
vrai, nous sommes tous cousins issus de germain. Or vous m'avouerez qu'on ne
peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible."
extrait de Voltaire, "Candide ou l'optimisme", 1759.
|
Document 7 Décret de l'abolition de l'esclavage du 27 avril 1848 |
|
REPUBLIQUE FRANCAISE |
|
Liberté, Égalité, Fraternité |
|
Au nom du Peuple français |
|
Le Gouvernement provisoire, |
|
Considérant que l'esclavage
est un attentat contre la dignité humaine ; Considérant que si des mesures effectives ne suivaient pas de très-près la proclamation déjà faite du principe de l'abolition, il en pourrait résulter dans les colonies les plus déplorables désordres, Décrète : |
|
Art. 1. |
|
Art. 2. |
| Art.
3. Les gouverneurs ou commissaires généraux de la République sont chargés d'appliquer l'ensemble des mesures propres à assurer la liberté à la Martinique, à la Guadeloupe et dépendances, à l'Isle de la Réunion, à la Guyane, au Sénégal et autres établissements français de la côte occidentale d'Afrique, à l'Isle Mayotte et dépendances et en Algérie. |
| Art.
4. Sont amnistiés les anciens esclaves condamnés à des peines afflictives ou correctionnelles pour des faits qui, imputés à des hommes libres, n'auraient point entraîné ce châtiment. Sont rappelés les individus déportés par mesure administrative. |
|
Art 5. |
|
Art. 6. |
|
Art. 7. |
|
Art. 8. |
|
Art. 9. |
|
Fait à Paris, en conseil de Gouvernement, le 27 avril 1848. Les membres du Gouvernement provisoire, Dupont (de l'Eure), Lamartine, Armand Marrast, Garnier-Pagès, Albert, Marie, Ledru-Rollin, Flocon,Crémieux, Louis Blanc, Arago. Le secrétaire général du Gouvernement provisoire |